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Chers musiciens, par pitié, arrêtez les selfies sur scène ! - Rue89 - L’Obs
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Le groupe Deluxe aime bien se mettre en scène. Les musiciens de cette formation d’électro pop portent des costumes de Spirou à paillettes. La chanteuse a une jupe en forme de moustache (leur tournée s’appellent le « Stache tour »). Ils sautent, ils dansent. Ils aiment aussi que le public participe.

Au festival Solidays, auquel j’ai assisté samedi dernier, les six compères nous ont demandé à plusieurs reprises de sauter, de lever les mains. Ils ont fait un concours de chant entre l’avant et l’arrière du public et fait monter le « son » dans un modulateur en forme de moustache. 

A un moment donné, ils ont fait asseoir puis se relever d’un seul homme les 60 000 personnes qui étaient devant eux. Bref, ils ont mis le feu.

Les gens étaient contents. Le groupe aussi. Moi non.

Terrifiante perche à selfie

J’étais peut-être mal lunée ce jour-là, ou simplement Deluxe n’est pas mon groupe préféré, mais il y avait quelque chose de désagréable qui planait au-dessus de ce beau tableau pailleté et bondissant.

Une ombre en forme de perche à selfie. Oui, ces mêmes perches à selfie que les festivals, Coachella et même Solidays, interdisent au public. Normal : c’est dangereux. De mon point vue, ça donne surtout l’air bête.

Le selfie signe notre dégénérescence narcissique très XXIe siècle, elle est bien décrite dans le livre du philosophe Yves Michaud, « Narcisse et ses avatars » (sorti en 2014). 

Cet artiste en costume qui ambiançait le public en nous disant de crier plus fort nous filmait avec une mini caméra. Cette captation est visible sur la page Facebook du groupe (et elle donne le tournis).

Il a aussi pris une « photo de famille » à la fin, postée dès le lendemain sur Instagram.

Le live s’instagramise

Deluxe n’est malheureusement pas seul à appartenir à cette catégorie d’artiste qui fait des shows « instagramés », où les selfies ont remplacé le salut au public. Je pense notamment à DJ Antoine, Lilly Allen ou encore Major Lazer.

La selfisation des concerts existait avant les réseaux sociaux. Adrien Durand, attaché de presse musical et fondateur de The Drone, un blog de musique, raconte qu’à un concert des Yeah Yeah Yeahs, « avant Facebook et Instagram », ils s’étaient pris en photo avec le public à la fin et en avaient fait une expo.

Mais le Web l’a généralisé. Adrien Durand, qui à 33 ans a déjà vu un paquet de concerts dans sa vie, le constate :

« Aujourd’hui, c’est vraiment devenu monnaie courante. Les artistes qui repostent leur concert le lendemain. Et ce n’est pas une question de genre musical. Même les métalleux le font. »

Oui, même les métalleux.

Selfie de No one is innocent au Stade de France, en 2015
Signe des temps : le festival américain Pitchfork s’est allié à GoPro pour sortir une série de vidéos de captations live. Ils ont notamment sévi au Primavera Sound de Barcelone.

L’ère du « personal branding »

Cette performance sur-filmée et sur-partagée est irritante à plusieurs points de vue :

L’impression d’être utilisé comme un outil de marketing, de « personal branding », par l’artiste.
La sensation de ne pas être en dialogue avec la personne sur scène mais avec une personne tierce, une application, et que le public n’est que l’arrière-plan d’une photo destinée au reste du monde.
Et du coup, le sentiment d’être finalement privé d’une performance complète. Où chacun serait présent. 
Dans la même veine, on a la captation de Forever Young au concert de Beyoncé, où le public a été convié à balancer ses portables allumés en rythme pour faire une jolie image. 

Contrairement aux manifs ou aux meetings politiques qui utilisent l’image de la foule pour faire passer un message, quand on fait la fête, on ne milite pas. On ne s’attend pas à se faire voler son image.

Un spectateur a passé le concert d’Iggy Pop dos à la scène, à se prendre en selfie - frostygt2/imgur
Vous allez me dire : le public l’a bien cherché. Et vous aurez raison. Nous sommes les premiers à brandir notre téléphone pendant les concerts.

Dans un des articles de son blog, Adrien Durand, qui a conscience de « passer pour un vieux con », critique vertement le public des jeunes « défoncés à la culture Internet qui ne peuvent pas envisager regarder un concert sans passer par le prisme d’un smartphone qu’ils utilisent pour dénoncer deux minutes de queue aux WC ou un hot dog sans gluten trop tiède ».

Profitez !

Adrien Durand me raconte qu’à un concert, les Kings of Convenience avaient même arrêté de jouer pour demander aux gens de ne plus les filmer.

« Certains jouent à fond le jeu de filmer et se faire filmer, et de montrer à ceux qui n’y étaient pas comme c’était cool ce concert, dans une sorte de boucle sans fin. Mais une frange des artistes refuse d’y prendre part. »

Deux miroirs face à face au concert de Korn, à Miami : une photo du public qui photographie
Ce n’est pas pour rien que dans plusieurs clubs, berlinois ou londoniens notamment, des affiches anti-selfies fleurissent. Ce n’est pas forcément une position technophobe. Mais ça veut dire quelque chose comme : profitez du concert, du lieu, du moment. Sinon ce n’est plus une fête.



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